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A deux heures et demi, j’entrais au Bourg-d’Ault.
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A deux heures et demi, j’entrais au Bourg-d’Ault.

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Victor Hugo, En voyages

 

A deux heures et demi, j’entrais au Bourg-d’Ault. On passe quelques maisons, et tout à coup on se trouve dans la principale rue, dans la rue mère d’où s’engendre tout le village, lequel est situé sur la croupe de la falaise. Cette rue est d’un aspect bizarre. Elle est assez large, fort courte, bordée de rangées de masures, et l’océan la ferme brusquement comme une immense muraille bleue. Pas de virage, pas de port, pas de mats. Aucune transition. On passe d’une fenêtre à un flot.

Au bout de la rue en effet on trouve la falaise, fort abaissée, il est vrai. Une rampe vous mène en trois pas à la mer, car il y a là ni golfe, ni anse, pas même une grève d’échouage comme à Etretat. La falaise ondule à peine pour le Bourg-d’Ault.

C’est alors que je me suis expliqué le bruit furieux de serrurerie qui m’avait assourdi en entrant ans le village. Ferri rigor, comme dirait Virgile ou Charlot. Les gens du Bourg-d’Ault ne pouvaient être marins ni pêcheurs, ils n’avaient pas de port. Ils ont un gros commerce avec le centre de la France, et ils se vengent de Neptune en lui faisant un tapage infernal aux oreilles.

Il s’envole perpétuellement du Bourg-d’Ault une noire nuée de serrures qui va s’abattre sur Paris, sur vos portes, mesdames.

En examinant la rue, j’ai amnistié les masures. Il y a là deux maisons curieuses ; une à droite, du quatorzième siècle, l’autre, à gauche, du seizième. Sur la première, j’aurais voulu avoir le temps de dessiner les bouts de poutres qui sont énormes et sculptés en têtes presque égyptiennes. La seconde a des détails ravissants. Les charpentes de la façade ont à de certains endroits des arabesques du goût le plus ferme et le plus pur. La maison du quatorzième siècle est en face. On dirait l’Egypte et l’Italie qui se regardent. Sur celle du seizième siècle, en ne s’arrêtant pas (sans les dédaigner toutefois) aux masques grotesques qui mordent le bout des volutes pour amuser les matelots, on trouve des figures, deux surtout, pleines de style et qui ont pour chevelure et pour collerette des rinceaux exquis. C’est vraiment une charmante apparition. On est au milieu d’un misérable tas de cabanes, dans une rue à peine pavée, à soixante lieues de Rubens, à quatre cents lieues de Raphaël, à six cents lieues de Phidias, à deux pas d’un huissier qui s’appelle M. Beauvisage, on n’a dans la tête qu’une musique de limes, de scies et d’enclumes, on se retourne, et voilà l’art qui vient s’épanouir sur la poutre d’une masure, et Dieu sourit. Il est vrai que l’océan est là. Partout où est la nature, sa fleur peut pousser, et la fleur de la nature, c’est l’art.

Il n’y a pas que ces deux maisons au Bourg-d’Ault. Il y a aussi une vieille église, bien vieille et bien belle, germée au douzième siècle et éclose au quinzième. On la réparait quand j’y suis entré. Deux maçons rampaient à plat ventre sur une échelle appliquée au toit. Dieu veuille qu’on ne la gâte pas.

Comme les maçons y étaient, on m’a refusé l’entrée du clocher, qui est fort haut placé, et doit avoir une vue admirable. J’ai eu beau insister.

Librairie Ollendorff, 1890. Pp. 140-141.

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