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Où naît la falaise, la dune meurt.
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Où naît la falaise, la dune meurt.

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Victor Hugo, En voyage

 

Où naît la falaise, la dune meurt. La dune meurt dignement dans une grande plaine de sable de huit lieues de tour qu’on appelle le désert et qui sépare le Bourg d’Ault, où la falaise commence, de Cayeux, village presque enfoui dans les sables, où finit la dune.

Il m’a fallu traverser ce désert à pied. Le nom n’est, en vérité, pas trop grand pour la chose. Figure-toi, chère amie, une immense solitude bornée à l’horizon par de vagues collines. Pas un homme, pas une cabane, pas un arbre. On marche ainsi trois grandes heures. La mer se rue souvent sur ces plaines et jette sur le sommet de toutes les basses ondulations de sable dont elle est formée comme une lèpre de galets. Dans les petites vallées que ces ondulations laissent entre elles, il pousse du gazon maigre et court. Rien dans ces landes ne rappelle la vie dont nous vivons et le monde auquel nous tenons, si ce n’est une batterie qu’on rencontre de distance en distance au bord de la mer avec quelques canons qui font ce qu’ils peuvent pour avoir un air de force et de puissance, mais à chaque marée l’océan crache dessus.

À six heures, j’entrais à Cayeux. J’étais vraiment las. Depuis midi je marchais au soleil dans les sables et dans les galets. À Cayeux, j’ai quitté mon guide, je l’ai payé et je lui ai indiqué son chemin pour s’en revenir.

J’ai eu là un bonheur. Il me restait deux lieues à faire à pied pour gagner Saint-Valéry-sur-Somme, et j’en étais effrayé. Je rêvais assez mélancoliquement à cette route, tout en suivant la trace de petites croix que les pattes d’un pigeon avaient laissées sur le sable. En ce moment-là un bon gros fermier passait dans sa carriole, il m’a aperçu au milieu des monticules de poussière impalpable où s’enlisent les masures de Cayeux; il paraît que je lui ai plu, et il m’a offert l’hospitalité dans sa carriole. Il allait comme moi à Saint-Valery. J’ai accepté vivement, et puis il s’est trouvé que c’était de la vraie hospitalité, plante fort rare; car lorsque j’ai voulu offrir un prix quelconque à ce brave homme, il s’est presque offensé. J’ai’ dû me résigner à voyager gratis. Cela ne m’était pas encore arrivé.

Le cheval trottait rapidement, la route était redevenue bonne, avant sept heures nous descendions à St-Valery. Là j’ai quitté mon excellent fermier. J’arrivais à temps pour prendre la patache qui va à Abbeville.

 Lien avec le territoire :

Dans cette lettre écrite à son épouse, Adèle, le 8 septembre 1837, Hugo décrit sa promenade sur la plage qui relie les falaises d’Ault à Saint-Valéry-sur-Somme. Il traverse une zone marécageuse et désertique appelée le hâble d’Ault. Cette réserve protégée correspond à l’ancienne embouchure de la Baie de Somme comblée depuis par des dépôts alluvionnaires. En effet la Baie s’étendait à l’époque gallo-romaine de Quend au Nord jusqu’à Ault au sud et était composée d’îlots qui auraient permis l’implantation de quelques foyers notamment à Cayeux et au Crotoy.

L’aspect du littoral qu’a connu Hugo ce 8 septembre 1837 a peu changé aujourd’hui. En effet, une digue de galets avait été réalisée au XVIIIe par les agriculteurs, contenant ainsi les marées et fermant l’accès au hâble d’Ault où Guillaume le Conquérant s’était réfugié avec sa flotte de 3000 nefs pendant une tempête peu avant son assaut de l’Angleterre.

1890, Librairie Ollendorff, pp.141-142.

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