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Tout était noir dans la baie. Seuls, les falots, allumés sur le quai de Saint-Valery, guidaient de leurs feux lointains le cortège, qui s’avançait à travers les inégalités du sable et les flaques d’eau, dans l’incertitude de l’ombre.
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Tout était noir dans la baie. Seuls, les falots, allumés sur le quai de Saint-Valery, guidaient de leurs feux lointains le cortège, qui s’avançait à travers les inégalités du sable et les flaques d’eau, dans l’incertitude de l’ombre.

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Fernand Calmettes, Brave fille

 

Ils ne rentraient pas encore au bourg, les quatre du Bon-Pêcheur. Ils revenaient sur une goélette, à destination de Saint-Valery ; ils devaient donc espérer, jusqu’au petit jour, le reflux du matin, pour franchir à sec la baie et regagner leurs foyers. Mais, ce même soir, dès son arrivée au port, Silvère avait annoncé leur retour. Ce fut, pour les femmes, qui depuis longtemps les attendaient, une fête d’aller à leur rencontre.

Toutes s’étaient apprêtées pour le départ, en beaux habits, avec les bonnets clairs et les jupons, si francs de couleur, qu’ils luttaient avec la nuit. Le sable devait commencer à se découvrir vers deux heures du matin.

Tout était noir dans la baie. Seuls, les falots, allumés sur le quai de Saint-Valery, guidaient de leurs feux lointains le cortège, qui s’avançait à travers les inégalités du sable et les flaques d’eau, dans l’incertitude de l’ombre. [ …]

L’aube pointait, mais les lointains se perdaient encore dans une pesante obscurité. Une étrange atmosphère arrivait de la mer. On respirait à peine. En cette fin de nuit, on sentait une chaleur de plein jour. De longs en longs intervalles, tout à fait vers le Sud, par delà le clocher de Saint-Valery, des éclairs blafards sillonnaient le ciel.

Toutefois, l’orage semblait vouloir se maintenir au loin. Sous la lourdeur du temps, le cortège avait ralenti sa marche et, seulement aux premières lueurs du jour, il atteignit le milieu de la baie. Il s’arrêta devant un ruisseau large, sinon profond, qu’on ne pouvait espérer franchir sans avoir de l’eau jusqu’aux genoux. […]

À travers les blancheurs naissantes, l’église de Saint-Valery détachait son clocher de la masse sombre de roches, de maisons et d’arbres qu’elle domine, et, tout au pied de la ville, le chenal de la Somme marquait en clair, d’une ligne droite, son cours symétrique. Vainement les femmes en sondaient la direction. Elles ne voyaient rien, n’entendaient pas ces éclats de voix, qui annoncent d’ordinaire le retour joyeux des matelots au pays.

Elles se hâtaient et l’orage aussi. Par bonheur, lui n’approchait que lentement, tant il était alourdi par l’épaisseur de ses nuées.

On arrivait au barrage de la Somme, lorsque le premier éclair vint sillonner le ciel au-dessus de l’église de Saint-Valery, un éclair brutal, aveuglant, suivi d’un tel fracas de foudre que les enfants effarés se cachèrent le visage dans les jupes des filles.

D’un seul cri, tous appelèrent du secours. Le passeur n’était donc pas là. Encore un, payé par la commune à ne rien faire, à dormir au sec, tandis que les voyageurs sont noyé d’orage.

-C’est donc nouveau pour nous d’être mouillées, reprit de sa voix grêle la bonne maman Loirat, nous qui vivons trempées de marée. Vous avez trop de goût à la vie douce ; attendez, les filles ; elle vous fera compter des moments plus durs, à mesure que vous lui emprunterez des années.

Ces consolations n’étaient pas faites pour apaiser le bruit. L’orage enveloppait toute la baie. Sous les rafales de pluie, au bord de ce fleuve aux eaux profondes, qui le retenait à sa rive inhospitalière, ce troupeau de femmes clamantes et d’enfants gémissants ressemblait, par ses cris sauvages et ses attitudes effondrées, à des phoques naufragés.

Librairie d’éducation de la jeunesse, Paris, 1890, pp.176-181.

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